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Le site de Jacques Dutertre.  
 
 
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Découvrez une de mes nouvelles !

 
 
DEUXIEME CHANCE 
 
Il n’y a pas de doute. Je dois être en train de mourir. Sinon, comment expliquer l’impression que j’éprouve de flotter dans les airs, avec une vue plongeante sur mon propre corps ? Je le vois - je me vois - allongé, inconscient, sur la surface rouge du court de tennis, à l’intersection des deux carrés de service, tout près du filet. Je suis sur le côté, placé en position latérale de sécurité par les secouristes du Samu. Ils sont plusieurs, en combinaison blanche, à s’activer autour de moi tandis que, près de la grille d’entrée du club sportif, clignote le flash bleu de l'ambulance. 
 
Toute ma vie vient de défiler sous mes yeux. Que de souvenirs oubliés qui ressurgissent… Parmi eux, il y a celui de la réunion familiale lors de laquelle mon oncle Nounou avait raconté comment, quand il avait été à deux doigts de se noyer, il avait vu le film de toute son existence projeté comme sur un grand écran. C'est à mon tour d’avoir exactement la même impression. La dernière chose dont je me souviens c'est d’une fulgurante douleur derrière la tête alors que, dans le quart de finale du tournoi de mon club, je viens de réussir un smash victorieux pour enfin gagner le dernier échange, celui de la balle de match en ma faveur. Mon adversaire était beaucoup plus jeune que moi et il n’avait pas cessé d'aller repêcher des balles auxquelles personne ne pensait déjà plus ! En l'occurrence, ce n'est qu'au troisième smash que j'avais fait le point. Le pauvre homme est manifestement en état de choc. Il n'y est pour rien mais il ne peut pas s'empêcher de se sentir responsable de ce qui est arrivé. 
 
Je vois tout. J'entends tout. Mais personne ne se rend compte de ma présence extra-corporelle et je suis incapable de répondre aux sollicitations des secouristes. Mais j'ai de l'espoir. Je sais qu'avant moi, bien d'autres gens ont vécu cette expérience très particulière consistant à être le témoin extérieur et impuissant de sa "presque mort". La preuve en est qu'ils sont revenus pour la raconter. Alors… pourquoi pas moi ? Il y a tout de même un détail qui "cloche" : où est cet être de lumière que presque tous ont aperçu et qui s'est manifesté à eux en leur montrant des actions de leur vie et en les amenant à porter un jugement sur leur propre existence ? Dois-je considérer son absence plutôt comme un bon signe ? Ou le contraire ? Je ne sais pas. Je ne m'attarde pas sur cette pensée et je contemple la scène qui se déroule sous mes yeux. On essaye toujours de me "ressusciter" mais je remarque qu'un des médecins vient de répondre à une question d'un air sombre, en secouant la tête. Il ne semble pas donner cher de ma peau... 
 
Oh ! J'aperçois Simon et ses parents qui viennent d'arriver. Ils sont en retard. En fait, sans jeu de mot, c'est le pauvre Simon qui est attardé. Enfin, il n'est pas vraiment attardé, mais c'est un enfant qui n'est pas normal. Cela n'empêche pas que je l'ai presque adopté et réciproquement. Il a huit ans et demi, mais il ne parle pas. Il sait à peine lire et écrire. Tout apprentissage est délicat et nécessite un temps fou, d'autant qu'il ne communique pratiquement pas avec ceux qui l'entourent. Tout cela provient d’un violent traumatisme crânien subi quand il était encore bébé et du coma profond qui en était résulté. Simon en est ressorti tel qu'il est, c'est-à-dire avec des capacités très limitées, que ses malheureux parents essaient de développer par tous les moyens. Est-ce parce qu'il se rend compte de son état ou est-ce une conséquence directe de son handicap ? Toujours est-il que cet enfant a un air triste à faire pleurer. Ce n'est vraiment pas facile pour ses parents non plus que pour les moniteurs de l'établissement spécialisé où il se rend chaque jour de semaine. 
 
C'est un samedi matin, à ce même club de tennis, que j’ai fait la connaissance de Simon. Mon partenaire était en retard et, en l'attendant, je m'étais mis à faire des services d'entraînement. Sur le court voisin, jouaient les parents de Simon. De temps à autre, ils encourageaient leur fils à prendre une raquette, mais sans succès. Ce n'est pas qu'il refusait de la saisir mais il la laissait lamentablement pendre au bout de son bras. 
 
C’était triste à voir. Chassant les sombres pensées que cette situation faisait naître en moi, je m’étais remis à servir. Soudain, je m'aperçus qu'il s'était venu se placer au bord de mon court. Il me regardait intensément, avec ses grands yeux à moitié cachés par une chevelure brune désordonnée. Il avait l'air tellement pathétique que je m'adressai à lui : 
 
- Tu veux jouer avec moi ? 
 
Et voilà qu’à ma grande surprise - et à celle de ses parents - il hoche la tête positivement. 
 
- Eh bien, viens ! 
 
Il pousse la porte basse grillagée conduisant au court et me rejoint, tenant maintenant sa raquette comme un vrai joueur de tennis. 
 
- Mets-toi là, lui dis-je, en désignant la ligne de service avant de me placer moi-même de l'autre côté du filet. De là, comme on le fait pour les débutants, de la main, sur son côté droit, je lui lance doucement une balle. De cette manière, celle-ci va beaucoup moins vite que lorsqu’on l’envoie avec la raquette, même si on manie cette dernière avec précaution. 
 
Boum ! Il fait un coup droit impeccable : fluide, légèrement lifté, droit devant lui, avec du "poids" dans la balle. J’en reste pantois de surprise, plutôt estomaqué. Du coin de l'œil, je peux voir que je ne suis pas le seul et que ses parents sont restés bouche bée. Peut-être un coup de chance ? Je lui lance une deuxième balle… et c’est la même chose : un coup droit fulgurant ! 
 
- Tu peux croiser ton coup ? Et, du menton, je désigne la partie du court à ma droite. 
 
Il me regarde et cille des paupières en guise d'acquiescement. Je lance la balle, un peu trop près de lui mais il fait un petit pas d'ajustement parfait et, bang, c’est un superbe coup droit croisé…. 
 
- Et le revers ? Tu sais faire un revers ? 
 
Et je joins le geste à la parole en en faisant un moi-même. Une expression indécise me répond et je lui envoie encore une balle, sur son côté gauche cette fois-ci. Là encore, il ajuste à merveille la position de ses pieds et lâche, à deux mains, un fort beau revers lifté. Du coup, je le fais se placer sur la ligne de fond de court et je lui envoie les balles avec la raquette. Forcément, elles arrivent avec davantage de vitesse mais cela ne semble pas le gêner. A chaque occasion, d’instinct, il se place de manière impeccable et ses coups partent avec une facilité déconcertante. Ils ont presque tous une excellente longueur, avec une bonne marge de sécurité au-dessus du filet, ce qui est déjà remarquable mais, en outre, et cela m’impressionne au plus haut point, il donne à ses balles un "poids" tout à fait surprenant de la part d'un gamin qui n'a même pas encore neuf ans ! 
 
Quand mon partenaire finit par arriver, avec une demi-heure de retard, je dis à Simon que je dois arrêter mais que, s'il le veut, on pourra recommencer une autre fois. Et un vaste sourire et un hochement de tête simultané me répondent. Ses parents sont aux anges. C'est si rare quand leur fils a l'air heureux… C'est ainsi que je suis, pour ainsi dire, devenu le "coach" officieux de Simon. Au fil des semaines, il n'a cessé de me stupéfier. Le tennis, c'est vraiment son "truc". Il a un don inné. Ses progrès sont si rapides et si spectaculaires que c'est lui qui ne va pas tarder à me donner des leçons ! On ne peut pas aller jusqu'à dire qu'il est devenu communicatif ou épanoui, mais, du moins, a-t-il l'air nettement plus gai. 
 
A plusieurs reprises, il est venu assister à mes matchs. Toujours sans rien dire, mais, à défaut de paroles, ses regards m'encourageaient. Ce soir aussi, il est venu… mais trop tard… Le match est fini. Ses parents ont été les premiers à voir mon corps inanimé sur le court et, d’un geste instinctif commun, ils ont agrippé leur enfant. Je les vois s'apprêter à lui parler mais ils n'ont pas encore ouvert la bouche que Simon pointe le doigt vers le haut, vers moi. On dirait qu'il me voit, qu'il est le seul à être en mesure de m'apercevoir, là, au-dessus du court, au-dessus de mon corps …. 
 
- Jacques ! Reste avec moi ! 
 
C'est le cri désespéré que Simon vient de pousser de toutes ses forces, lui qui n'a jamais parlé de sa vie ! Et, simultanément, j'ai l'impression d'être comme aspiré dans un tunnel de lumière où je tourbillonne sans fin et où je m'engloutis… 
 

 
* * 
 
L'Entité en chef attendit que tous les stagiaires aient pénétré dans la vaste pièce avant de prendre la parole. 
 
- Vous êtes ici dans un centre de contrôle dédié, celui qui traite toutes les personnes présentes sur le territoire de la France métropolitaine. C'est ici que sont gérés tous les transferts psycho-corporels lors des décès et des naissances. Comme vous le savez, tous ces événements sont régis par des programmes particulièrement complexes avec lesquels vous allez vous familiariser lors des prochains mois. L'objectif est que vous deveniez de véritables experts, car il est indispensable que ces programmes puissent être adaptés, modifiés ou corrigés en fonction des orientations arrêtées par le Conseil central des Entités. N'oubliez pas que, même pour un pays de taille modeste comme la France, c'est une moyenne de trente décès par heure qui doivent être traités correctement pour aboutir à un recyclage optimal des esprits et des personnalités concernés après remise à zéro des données initiales. Est-il besoin de vous rappeler également que, chaque jour, il y a quelques cas particuliers ? Ces derniers ne peuvent être traités automatiquement et nécessitent l'envoi d'une Entité appartenant à l'équipe d'intervention spatio-temporelle qui évalue la situation sur place et prend la décision ad hoc… Ah ! Je vois qu’il y a une question… 
 
- Quand et comment sait-on qu’il y a un cas particulier à traiter ? 
 
- C’est automatique. Sur le mur du fond, droit devant vous, apparaît un écran holographique qui donne au contrôleur de garde toutes les informations requises pour déclencher une éventuelle intervention. 
 
- Et y a-t-il beaucoup d’erreurs ou de dysfonctionnements ? 
 
- L’entité en chef soupira et, d’un air un peu embarrassé, reprit la parole : 
 
- Précisément. Tout le but de l’entraînement auquel vous êtes soumis est de faire en sorte qu’il y ait le minimum d’erreurs. Notre taux d’échec est très faible, de l’ordre de 1 pour dix millions mais c’est encore trop et il faut tout faire pour l’améliorer. A coup sûr, il n’est pas question de relâcher notre vigilance. Vous avez d’autres questions ? Non ? Bien. Je vais maintenant vous emmener visiter le Q.G. de l’équipe des Entités d’intervention…. 
 
Dans un léger brouhaha, le groupe de stagiaires se dirigea vers la porte qui coulissa silencieusement pour leur laisser le passage et se referma de même après leur départ. La salle de contrôle était vide. C’est à ce moment précis qu’un hologramme se matérialisa devant le mur du fond tandis que, simultanément, une sonnerie, pas forte mais très perceptible, se mit à retentir. Mais rien ne se passa. L’écran continua de scintiller et la sonnerie de tinter pendant plusieurs minutes. Puis tout s’arrêta. Quand, enfin, le contrôleur retardataire franchit le seuil de la salle, il poussa un juron en voyant un large bandeau hologramme s’afficher au milieu de la salle. On pouvait y lire : 
 
Secteur V78. Incident de transfert psycho-temporel. Erreur 404. Equipe d’intervention non avertie et non présente. Transfert non autorisé devenu irréversible. Avertissement sérieux signifié au contrôleur X56432. 
 

 
** 
 
Cela me fait tout drôle de reprendre connaissance. Les paupières encore fermées - elles me paraissent si lourdes - je me réjouis d’avoir survécu. Quelle aventure ! Quand j’ouvre les yeux, des visages anxieux sont penchés sur moi. J’entends des voix qui s’exclament : 
 
- Pauvre gosse ! Il n’a pas supporté le choc… 
 
Et puis, il y a deux autres voix qui expriment un vif soulagement : 
 
- Simon ! Simon ! 
 
Mais je suis Jacques. Pourquoi m’appelle-t-on Simon ? Est-ce un rêve ? Je fais un effort et je me soulève péniblement sur un coude. Juste assez pour voir mon corps sur une civière, au moment même où on le recouvre d’une couverture cachant la tête… 
 
Eberlué, je tarde à comprendre... Je suis Simon !! Et je me souviens de tout : de mon esprit planant littéralement au-dessus de mon corps et de ce cri inattendu et quasi-miraculeux de Simon… Et puis, dans un recoin du crâne, de mon crâne maintenant, il y a comme une présence intérieure qui me sourit et me souhaite la bienvenue. Oui, je suis mort et, pourtant, je suis tout ce qu’il y a de plus vivant. " Si j’étais un autre ! ". Qui n’a jamais fait ce rêve ? Et ce rêve inouï vient de se réaliser. L’idée, ô combien absurde, s’est imposée à moi et je secoue la tête, encore à moitié incrédule. En voyant l’ambulance repartir avec moi… mais sans moi, je ne peux m’empêcher de dire à haute voix " Une vie pour une vie ". Et je m’aperçois que ma chance est aussi celle des parents de Simon. Ils m’ont entendu parler, sans comprendre - et pour cause ! - ce que je viens de dire, mais je vois leur surprise mêlée d’espoir et je conforte et je renforce ce dernier en leur adressant un large sourire. En pointant du doigt vers le tableau d’affichage où apparaît le score de mon match fatal, j’ajoute : 
 
- C’est Jacques qui a gagné… Et, un jour, il gagnera Roland Garros ! 
 

 

(c) jacques dutertre - Créé à l'aide de Populus.
Modifié en dernier lieu le 12.01.2008
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